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Intentions

Trois jeunes viennent passer du bon temps dans la forêt, après la fin des cours. Vertige de la liberté soudaine, de l’immensité. On imagine une scène de communion avec cette « belle nature suédoise crée par Dieu ». Ce n’est sans doute pas par hasard si Lars Norén a situé son drame dans cette nature qui renvoie au jardin d’Eden, à la pureté, au beau, et simultanément à l’animalité et aux plus bas instincts.

Notre société moderne est-elle particulièrement « dénaturée » ou cette violence, cette haine de l’autre est-elle au contraire intrinsèque à tout être humain ? Qu’est-ce qui pousse ces jeunes tout juste sortis de l’enfance à tuer pour voir ce que cela fait ? Á tuer pour affirmer ses idées raciales ?

Des études suggèrent que les mécanismes de violence varient fort peu d’un individu à l’autre et même d’une culture à l’autre, quoiqu’il en soit, la violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange. C’est pourquoi Lars Norén dresse un constat sans jugement, sans artifice, et n’apporte aucune réponse si ce n’est celle de l’incarnation et de la représentation. Son but est de faire partager au spectateur toute l’horreur d’un jeu tragique, stupide et indécis qui débouche sur l’irrémédiable, et de montrer la très mince marge qui sépare une dispute d’adolescent d’un fait-divers tragique.

Comme souvent dans ses pièces, il est question « d’identité ». Toutefois dans « Froid » cette question est traitée via l’espace du changement en soi. La pièce commence à un moment charnière de la vie, le passage à l’âge adulte. Les personnages semblent complètement désorientés, leur langage est composé de questions perdues, jamais de réponse. Comment trouver sa place dans une société technologique, ultra performante, et formatée ? Comment ne pas se sentir noyé dans ce brassage que représente le monde ?

Ils rêvent d’un futur radieux, débarrassé de ce qui les effraye. La différence, la concurrence, l’incertitude. Ils identifient l’étranger comme étant à lui seul la source de tous leurs maux. Sa disparition devenant donc une nécessité inéluctable, et la garantie d’une purification du réel. Ils rêvent d’être les pionniers d’une lutte à venir.

Toutefois il s’agit d’un meurtre raciste, en apparence seulement. En réalité c’est un fait-divers consternant, prenant sa source dans le mal-être du siècle, dans la révolte d’une jeunesse brimée, rageuse et abandonnée qui se tourne vers l’extrême violence et l’extrême droite pour s’affirmer plus que par conviction.

Bien que l’auteur ait choisi de s’inspirer de la hiérarchie des bandes skinhead pour construire son trio infernal, il s’agit surtout pour ces jeunes de mimer des gestes vus sans cesse sur les innombrables écrans qui les entourent. Une posture liée à l’âge et à l’angoisse. Car les trois meurtriers de Froid sont des jeunes d’une banalité totale, bien loin des monstres qu’on imagine derrière ce genre d’actes atroces ce qui accentue le trouble généré par la pièce. De ce fait, nous préférons chorégraphier la violence, la décaler, l’occulter, la ralentir, afin de laisser le spectateur l’imaginer pleinement et non s’en protéger.

Dans ce même ordre d’idée, nous avons choisi de ne pas prendre un acteur aux traits asiatiques pour interpréter le rôle de Karl, puisqu’au delà de ses origines, ce qui lui est surtout reproché, est d’avoir grandi dans un contexte social favorable. Sans compter que l’absurdité du racisme est clairement mise à nu si tous les acteurs sont identiques.

La langue de Lars Norèn est brutale et condensée. L’auteur s’applique à la restituer dans sa tourmente actuelle : crue, violente et odorante. Elle est primaire et insoumise parce qu’incarnée par des êtres révoltés en manque de mots. Au delà d’un effet de réel, elle tend à créer un effet de souffrance. Elle révèle leur sentiment d’exclusion. Les personnages ainsi dépourvus combattent comme des guerriers. Le manque de verbe démultipliant leur énergie. Le texte allie toutefois gravité et humour. Un humour mettant à mal le spectateur puisqu’il rend plus proches et plus sympathiques, les trois protagonistes du crime. Il renforce ainsi la sensation de dérive des comportements. On tend vers le grotesque pour mieux révéler l’obscénité des attitudes.

Il s’agit de restituer l’effroi ressenti à la première lecture et de montrer les différentes étapes qui mènent de la frustration douce (proche de l’ennui) au passage à l’acte. Les enjeux sont dans le maintien de cette tension dramatique et l’écoute du collectif. Car on assiste à un repositionnement permanent des uns par rapport aux autres. Seul, il semble qu’aucun n’aurait tué mais que le besoin de reconnaissance et d’appartenance à un groupe est l’élément charnière de la tragédie.

Notre projet est de mettre en évidence, sans jugement, les mécanismes intimes et collectifs qui poussent à l’acte. De donner à voir les parcours humains de ces quatre jeunes, et de tenter une explication du sens que peut prendre à leurs yeux l’idée de tuer leur camarade de classe. Un étranger paradoxalement bien intégré. Trop peut être ?

Et bien que le racisme ne soit ici guère plus qu’une explication simpliste du sentiment d’injustice qui habite ces jeunes gens, il est pour beaucoup une réponse claire et séduisante au désordre du monde. Au moment où la vie est intense et confuse, où rien n’est et où tout peut être créer à nouveau, Lars Norèn montre de façon implacable comment de mauvais choix peuvent défigurer l’avenir.

L’équipe | Approche Pédagogique | Flashmob | Intentions | L’auteur | Ludovic Souliman